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PHILOSOPHIE Éthique dans l'infosphère vendredi 18 octobre 2002, par luciano floridi |
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Nous nommons notre société « la société de l'information » du fait du rôle central qu'y jouent les services à fort contenu informationnel. En tant que structure sociale, la société de l'information n'a été rendue possible que par les technologies de l'information et de la communication (TIC). Elle nous a déjà posé des problèmes éthiques fondamentaux, dont la complexité et la dimension mondiale se développent rapidement.
Quelle est la meilleure stratégie pour bâtir une société de l'information qui soit éthiquement solide ? Laissez-moi anticiper sur ma conclusion. La tâche est d'élaborer une éthique de l'information qui puisse traiter le monde de la donnée, de l'information, de la connaissance et de la communication comme un nouvel environnement : l'infosphère. Cette éthique de l'information doit être capable de résoudre les nouveaux défis éthique naissant de ce nouvel environnement, sur la base des principes fondamentaux du respect de l'information, de sa conservation et de sa valorisation. Elle doit constituer l'éthique environnementale de l'environnement de l'information. La fracture numérique est la source d'une majorité des problèmes éthiques qui se font jour avec le développement de la société de l'information. Elle combine une rupture verticale et une rupture horizontale. La rupture verticale sépare notre génération des générations précédentes. En moins d'un siècle, nous sommes passés d'un état de soumission à la nature d'abord à un stade de capacité de destruction totale du monde, puis à l'état présent, dans lequel nous disposons des moyens et des outils nécessaires pour produire des réalités entièrement nouvelles, les agencer en fonction de nos besoins et inventer l'avenir. Pour la première fois dans l'histoire, nous voilà responsables de l'existence d'environnements totalement nouveaux. Notre pouvoir technologique est immense. Et croît continuellement. Son immensité est déjà telle qu'il a eu raison de la limite séparant le naturel de l'artificiel. Nos responsabilités morales à l'égard du monde et des générations futures sont par conséquent tout aussi énormes. Malheureusement, le pouvoir technologique et les responsabilités morales ne vont pas nécessairement de pair avec l'esprit éthique et la sagesse. Nous sommes encore comme des enfants, jouant dangereusement et le cœur léger avec un merveilleux univers. Nous pouvons bien avoir le pouvoir du démiurge sur lui, nous ne pouvons compter que sur nos fragiles bonnes volontés pour nous guider dans nos constructions. La rupture verticale marque la fin de la modernité. Le projet moderne était de parvenir à un contrôle et à une maîtrise complets de la réalité saisie comme environnement physique. L'âge de l'information se bâtit sur le projet moderne, mais son essence ne se limite plus au façonnage du monde physique. Ou plutôt, elle vise à la création et à la construction d'environnements alternatifs, non-naturels, qui remplacent ou soutiennent le monde physique. La pensée mécanique se confrontait avec la nature et essayait de la contrôler et de la modifier, la pensée informationelle bâtit son propre monde puis, lorsqu'elle se confronte à lui, se confronte en fait à ses propres artefacts. Bien entendu, la fracture numérique forme aussi une nouvelle rupture horizontale au sein de l'humanité, entre initiés et exclus. L'infosphère n'est pas un espace géographique, politique, social ou linguistique. Les frontières de l'infosphère courent à travers nord et sud, est et ouest, pays industrialisés et pays en voie de développement, à travers les systèmes politiques et les traditions religieuses, les jeunes et les anciennes générations, et passent même entre les membres d'une même famille. Il semble plus exact de dire que les fractures numériques interviennent entre individus plutôt qu'entre pays ou sociétés, entre alphabétisés et illettrés de l'informatique (e-analphabétisme), entre inforiches et infopauvres, quels que soient leur nationalité et leur milieu. Les racines économiques et socio-culturelles du problème de la fracture numérique sont si massives et incontestables que personne n'est en droit de les sous-estimer. Deux milliards de personnes n'ont pas accès à l'électricité ; quatre milliards gagnent moins de 1 500 dollars par an, deux milliards n'ont jamais passé d'appel téléphonique. Les appeler les "défavorisés" ou les "déshérités" du numérique constitue un euphémisme lamentable et irrespectueux. À une échelle mondiale, il est juste d'affirmer que l'accès à l'alimentation de base, à la santé, à l'éducation et au respect des droits humains fondamentaux devraient constituer nos préoccupations essentielles. Cependant, il s'agit de souligner ici que sous-estimer l'importance de la fracture numérique et de ce fait la laisser s'élargir, revient aussi à aggraver ces mêmes problèmes. Dans un contexte mondial, où les synergies entre systèmes et les interactions s'intensifient, aucun problème ne se présente isolé. Combler la fracture numérique est probablement un des éléments de la solution, ne pas chercher à la résoudre constitue à coup sûr une partie du problème. La fracture numérique génère de l'impuissance, des discriminations et de la dépendance. Elle peut engendrer de nouvelles formes de colonialisme et d'apartheid desquelles il faut se protéger, auxquelles il faut s'opposer et qui doivent en dernier lieu être éradiquées. Comment pouvons-nous faire face à ces nouveaux défis éthiques ? Puisque la fracture numérique touche plus les individus que les sociétés, les solutions peuvent se montrer plus efficaces si elles s'adressent au peuple et vont de la base au sommet, mais, malheureusement les vieilles solutions apportées aux problèmes éthiques du passé peuvent difficilement s'exporter et s'appliquer mécaniquement à l'infosphère. Les technologies ne sont pas que des outils, ce sont aussi des supports d'affordances [1], de valeurs et d'interprétations de la réalité environnante. Toute technologie importante porte une charge éthique. Naturellement, d'autres innovations technologiques (l'imprimerie ou les révolutions industrielles, par exemple) eurent leurs propres conséquences éthiques pressantes. Certaines sont toujours là : pensez à l'alphabétisation universelle, à la liberté de parole, au développement durable ou à la pollution. Cependant, l'impact éthique des technologies du passé s'exerçait dans un contexte où la nature était reine et où nous étions ses ouvriers. Les problèmes éthiques se développaient sur une bien plus grande échelle de temps, ils n'avaient pas cette nature immédiatement mondiale et envahissante que nous associons aujourd'hui aux TIC et n'étaient pas prises dans un contexte ou le virtuel commençait à devenir plus important et plus réel que le monde physique. Le problème est que notre développement éthique a été bien plus lent que notre croissance technologique. Nous pouvons faire tellement plus que nous ne pouvons comprendre. Mettre à jour notre sensibilité morale est un processus lent. L'infosphère est par essence un environnement intangible et immatériel, ce qui ne le rend pas pour autant moins réel ou moins vital. Les problèmes éthiques qu'il engendre sont mieux compris comme problèmes d'environnement. Ils comprennent l'éducation conçue comme entraînement à l'acquisition d'aptitudes ; la préservation, la diffusion, le contrôle de la qualité, la fiabilité, la libre circulation et la sécurité de l'information ; la propagation de l'accès universel ; le support technique pour la création de nouveaux espaces numériques ; le partage et l'échange de contenus ; la conscience publique ; le respect de la diversité, du pluralisme, de la propriété et de la vie privée ; l'utilisation éthique des TIC ; l'intégration des TIC traditionnelles et récentes. Pour alléger ces problèmes, et d'autres similaires, nous avons besoin d'une solide approche environnementale, qui puisse nous procurer une direction cohérente pour un développement équitable de ce nouvel espace de la vie intellectuelle. En bref, il nous faut une éthique de l'information. L'éthique de l'information est la nouvelle éthique environnementale pour la société de l'information. Elle affirme que la fracture numérique peut être comblée. Pour ce faire, nous devons lutter contre tout type de destruction, corruption, réduction (nette réduction en quantité, contenu, qualité, valeur) ou fermeture de l'infosphère, ce que nous pourrions désigner du terme d'entropie de l'information. L'utilisation éthique des TIC et le développement durable d'une société de l'information équitable nécessite une infosphère sûre et ouverte pour tous, où la communication et la collaboration puissent s'épanouir, en cohérence avec le respect des droits de l'homme et celui de la liberté des médias. Le développement durable signifie que notre attention à la solide construction d'une infosphère doit être associée à une préoccupation éthique de même importance pour la façon dont celle-ci agit sur et interagit avec l'environnement physique, la biosphère et la vie humaine en règle générale, aussi bien positivement que négativement. Combler la fracture numérique signifie
développer un système de gestion de l'écosystème de l'information qui
puisse mettre en application quatre normes basiques d'une éthique de
l'information universelle : Ces principes universels constituent le développement du discours éthique dans la culture occidentale, qui a progressivement abandonné sa perspective anthropocentrique. Ils revalorisent une éthique du respect à l'usage du monde physique comme du monde immatériel. Une éthique de l'information pour la société de l'information doit sérieusement prendre en considération la valeur de l'immatériel et de l'intangible. C'est la meilleure façon de porter attention et respect à l'infosphère. La réalité, aussi bien naturelle qu'immatérielle, n'est pas simplement disponible pour la domination, le contrôle et l'exploitation. La réalité doit aussi être un objet de respect dans son existence propre. C'est ce que nous pouvons apprendre d'une approche environnementale. Mais l'histoire prend des détours ironiques et, précisément, ces sociétés high-tech, qui ont amené la révolution de l'information, semblent bien être les dernières capables de se confronter à ces questions éthiques. Pourquoi ? Parce que l'une des contributions les plus fructueuses au développement d'une approche environnementale vient de cultures pré-industrielles ou non-industrielles qui ont été capables de préserver une approche du monde non-matérialiste et non-consumériste. Ces cultures restent suffisamment spirituelles pour percevoir aussi bien dans les réalités physiques qu'immatérielles quelque chose qui mérite intrinsèquement d'être respecté, simplement en tant que formes d'existence. Ce sont ces cultures qui peuvent nous aider à faire de l'infosphère un espace plus civilisé pour tous. L'éthique environnementale de l'infosphère peut être bâtie en s'appuyant sur ses exclus. En 2003, lors du Sommet mondial sur la société de l'information et du 21ème Congrès mondial de philosophie, la tâche de la communauté internationale sera de parvenir/d'élaborer un consensus général autour d'un noyau de valeurs éthiques et de principes applicables à la société de l'information. Il existe un besoin profond et partagé d'analyse et de repères éthiques. Soutenir la formulation de principes universellement reconnus et de standards éthiques communs rattachés à l'utilisation des TIC et basés sur une éthique environnementale de l'information constituera une contribution majeure à la construction d'un monde meilleur. Il ne s'agit pas d'imposer des mesures législatives, des régulations strictes ou de donner les pleins pouvoirs à une quelconque organisation de contrôle. Les buts sont d'étendre les préoccupations éthiques depuis la biosphère jusque vers l'infosphère, de sensibiliser l'humanité à ses nouveaux besoins éthiques d'environnements intangibles et intellectuels, et d'indiquer comment la fracture numérique peut être comblée. Le défi est de collaborer afin de développer une éthique environnementale de l'information cohérente et solide pour l'avenir de l'humanité. Bâtir une société de l'information équitable pour tous est une opportunité historique que nous ne pouvons pas manquer.
Historique Ce texte est une version révisée d'une conférence donnée à l'Unesco lors du débat thématique consacré au rôle des nouvelles technologies pour le développement de l'éducation, la science, la culture et la communication dans le cadre de la 161e Session de son Comité Exécutif, à Paris le 31 mai 2001. Cette version a été publiée en anglais dans le numéro 24, daté janvier/février 2002, de la revue macédonienne Shine. À propos des traducteurs Renaud Bonnet et Michaël Thévenet ont traduit cet article. La version originale peut être consultée sur le site de Shine : http://www.blesok.com.mk/tekst.asp?lang=eng&tekst=374.
Note [1] Affordance : ensemble des aspects psychologiquement pertinents et significatifs de l'environnement d'un être vivant. Selon James Jerome Gibson (1979), "les affordances sont des propriétés réelles des objets qui peuvent avoir une valeur utile pour leur observateur. Elles portent sur ce que l'on perçoit en fonction de ce sur quoi on peut agir. Ainsi, nous percevons qu'un petit objet est préhensible, alors qu'un grand ne l'est pas. Les affordances sont déterminées conjointement par les caractères physiques d'un objet et par les capacités sensorielles, motrices et mentales d'un être vivant. Pour un même objet, elles diffèrent d'une espèce à l'autre. Ainsi, un caillou peut être perçu comme un presse-papiers, l'élément d'un jardin de rocaille ou un marteau". | |||
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(1/1) 21 décembre 2002, par eric lombard |
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